Le concert ne devait pas débuter avant une bonne demi heure quand je rentrais pour la première fois dans le zénith de Pau. Rien à dire de spécial à ce propos, une salle sans âme mais pratique et optimale, parfait pour les têtes d'affiches de la variété bleu blanc rouge qui se succèdent ici en temps normal. Les gradins sont déjà pleins de têtes blanches venues voir les idoles de leur jeunesse, ceux qui les avaient poussés à élargir leur champ de vision bien au delà du matériel et du terrestre. La fosse commence à être bien garnie, mais on peut se faufiler à une place acceptable, et tant pis pour ceux de derrière que je cacherais. De toute façon, c'est le minimum, hors de question pour nous d'assister à l'évènement  à quatre kilomètres en coin de la scène.

 

C'est les jeunes londoniens de The Bright Stars of the Faraway Space qui ont l'honneur d'assurer le première partie. Ce nom, ça fait froid dans le dos. Le mec d'à côté explique à sa femme que ça veut dire Les étoiles brillantes de l'espace lointain, qu'il trouve ça trop cool, elle acquiesce pour lui faire plaisir. Je m'attends au pire et le pire arrive, quoi d'autre avec un gars qui chante comme un chat que l'on castre tout en s'occupant de ses trois kilomètres de claviers ? Il est accompagné d'un guitariste qui regarde ses chaussures et d'une pauvre fille qui joue de la flûte traversière de temps en temps. C'est ringard, c'est grotesque, c'est lourd, ça plane aussi haut qu'une taupe croisée avec un dindon. Le mec d'à côté envoie des coups de coude à sa femme en lui demandant si elle a vu le solo de dingue. Je supporte pas ça. Ils devraient se la jouer sobre et efficace, et au contraire de ça, du haut de leur trois concerts d'expérience, ils voudraient dépasser la légende dont ils ont la chance de faire la première partie. Allez, faites place. 

 

Car oui, c'est une légende qu'on accueille ce soir à Pau. Un groupe qui se réunit en général tous les dix ans, et au minimum à Wembley ou au Rose Bowl de Pasadena, Pink Floyd, et oui, Pink Floyd. L'obscurité se fait totale, le bruit du tiroir caisse résonne et le public explose de joie. Roger Waters fait son apparition, lève la main et sourit en disant un truc comme Comment ça va Pau ? les autres suivent, il n'y a personne derrière les claviers mais une colonne de lumière descend du ciel et feu Richard Wright revient des morts dans une robe blanche immaculée. Mieux que tout spectacle pyrotechnique, le miracle divin. It's good to see you lui dit Waters qui attaque Money sans fioriture. Puis une bonne partie de Dark Side of the Moon dont l'excellent Brain Damage. On a pas lésiné sur les moyens, des choeurs gospels pour The Great Gig in the Sky, on y est en plein dedans. Des militaires de la base pas loin d'ici viennent claquer des bottes pour Another Brick on the Wall qui aura un franc succès bien qu'un peu hors sujet. D'autres choristes, mais pas les mêmes pour Atom Heart Mother, plus classique, voire grégorien, ce morceau a duré trois bonnes heures, j'ai dormi au milieu, je me suis réveillé alors que j'étais parterre en chien de fusil. Je me frotte les yeux et assiste à un enivrant Fearless avec une tribune d'Anfield déplacée sur scène qui chante le final puis un Wish you were here de toute beauté, d'une finesse vraiment magnifique. Puis ce sont enchaînés des morceaux très longs, j'ai déconnecté. On avait l'impression d'être dans une bulle coupée du monde. Je fixais les visuels qui transportaient dans une autre dimension, des rayons qui vous transpercent, des flash hypnotiques, des films de l'espace et j'avais froid, puis un soleil levant venait m'éblouir et me chauffer les joues, c'était bon. J'ai regardé mon voisin qui était en transe, sa femme, les bras croisés, faisait la gueule. Il s'agitait dans tous les sens beaucoup plus vite que le rythme de la musique puis a fait une auto-combustion spontanée sur place, s'est transformé en un petit tas de cendres, alors sa femme a couru vers la sortie en hurlant. Je me suis retourné et mes potes étaient là. On vient du Mc Do, il a réouvert, on a pas voulu te réveiller m'ont ils dis, je leur ai souri. Puis ils m'ont dit qu'ils devaient partir, qu'ils avaient foot bientôt. J'ai répondu qu'on se reverrai sur la face cachée de la lune. La musique s'est arrêtée et j'ai repris conscience de la réalité. Le groupe a posé ses instruments et a quitté la scène.

 

Le public était plus clairsemé maintenant, certains avaient dû rentré chez eux, d'autres avaient dû décéder. Mais restaient les plus durs, les plus fans, et autour de moi les survivants se sont mis à demander un rappel. Alors une gorgée d'Evian, le temps de se passer une serviette sur le visage et voilà les Pink Floyd de retour. Roger Waters nous annonce une surprise en même temps qu'un jeune homme fait son apparition. Il est lent, a une chemise bariolée et pose de grands yeux perdus sur l'assistance. Il passe sa main dans les cheveux longs et dit un timide Hello, c'est Syd Barrett le fondateur, le reclus, le mort. C'est Arnold Layne, je reprends vie, j'ai le sourire jusqu'aux oreilles, c'est inouie, et quand commence No Man's Land, je craque et pleure, c'est tellement beau. C'est peut être le plus beau jour de ma vie, et d'ailleurs je ne sais plus quel jour on est. On ne parle plus de légende, désormais on est entré dans la mythologie. Plus tard, quand on reparlera de ce concert, on aura toujours ce doute quant à la réalité des faits, un peu comme pour l'Iliade et l'odissée, mais nous, on l'aura vécu. Thank you dit Syd en s'en allant. Maintenant c'est Shine on you Crazy Diamond et j'ai la lucidité de ramper jusqu'à la sortie là dessus et de voir la lumière, la vraie.

 

J'ai dormi, je ne sais pas combien de temps. Plus tard, j'ai vu le journal régional qui parlait d'un concert au zénith de Pau, The Australian Pink Floyd Show, les gens qui en sortaient avaient l'air ravis. Pas pour moi, je me suis dit, ça doit être de bons zicos mais bof. Ils parlaient aussi de la prochaine venue des Scorpions, encore un tribute band.

Retour à l'accueil