J'étais assis sur un siège en plastique bleu de la gare routière de Tralee. Pas très confortablement, mais je resterais encore trois quart d'heure en attendant le bus pour Dingle. Je n'irais pas faire un tour en ville, il pleut trop, le plafond est bas, tout est gris. J'ai mis les écouteurs et je regardais l'étrange va et vient de randonneurs avec des sacs à dos énormes et d'invalides. Des boiteux, des manchots, des pauvres hommes bourrés de tics, on dirait qu'on vieillit mal dans le coin. Je crois bien que c'était Love Boat d'Ernesto Violin qui faisait la bande son. Mon esprit divaguait ça et là puis a dû s'absenter quelques instants et puis quand je suis revenu à moi, elle était là assise en face de moi.


Elle se tenait droite, le regard ailleurs elle aussi, mais pas pareil, elle avait l'air inaccessible, absente du tableau et pourtant elle en était soudainement le centre, elle était fine, avait de grands yeux noirs, de longs cheveux noirs. Magnifique. A ses côtés, debout, une harpe, un instrument antique qui finissait de faire d'elle une descendante de l'Olympe. C'était la déesse de Tralee. C'est la demoiselle qui voyageait avec elle qui s'activait, regardait des cartes, se renseignait au guichet, aidait un des vieux abimé impuissant devant le distributeur automatique de billets. Surement une fille très chouette, mais, c'est cruel, elle n'est que la copine de. Elle n'est qu'humaine elle.

 

"Love fades and dies" disait Ernesto quand le bus arrivait. On a quitté Tralee en direction de Dingle par une petite route qui serpentait entre les collines sombres à gauche et la mer toute aussi hostile à droite, c'était encore l'après midi et tout était si noir. La déesse et l'autre fille étaient assises devant. Une fois arrivé, je leur demanderai si elles jouent dans un bar le soir. Je voudrais entendre la voix divine. Je l'imagine chanter comme PJ Harvey sur son disque White Chalk. Ou alors, sous ses airs, peut être qu'elle n'est qu'une Banshee, ces fées maléfiques des mythes celtiques, peut être qu'elle a le pouvoir d'envoûter les hommes et que tous se jetteront dans les eaux du port ce soir. Le bus s'arrête au milieu de nulle part et les deux filles descendent. Pffff.

 

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Je débarque à Dingle, la pointe ouest de l'Europe. C'est le jour de Juillet le plus laid que j'ai vécu. Je le finis avec des jeunes Allemands habillés pour un casting pour le rôle d'Indiana Jones Juniors. Ils sont marrants mais n'ont pas assez de sous pour boire au pub, alors on s'envoie les bières les moins chères du discount local. On est sur le port, face à une fête foraine, aucun manège ne tourne. Il y a juste leurs propriétaires, et deux ados qui fument sur une murette, et nous en k-way, avec le vent qui fouette le visage. Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire du lendemain.

 

Le lendemain, il fait beau, le ciel est tout à fait bleu. Je loue un vélo et roule jusqu'à l'endroit qui s'appelle Slea Head Drive. Les touristes stupides y passent à fond dans leur voiture de location. Là, la vue s'ouvre sur une côte que le Tout Puissant a découpé au ciseau. La mer brille, elle est bleue aussi, les eaux noires de la veille ont disparu. Un chapelet d'îles se détachent, c'est les Blasket, pour le coup vraiment l'ouest de l'ouest de la Vieille Europe. C'est magnifique. En bas, les autochtones font griller des saucisses et des oeux sur la plage, tout le monde est joyeux. C'est une belle journée, qui finit au pub Marina Inn avec quelques pintes brunes.

 

Deuxième jour. Retour à la gare de Tralee, dans le bus pour Cork. Il se remplit, démarre, puis qui je vois dans l'allée centrale ? La Déesse ! Mais elle a retrouvé son aspect de simple mortelle sans sa harpe. Elle s'assoie à côté de moi, sa copine deux sièges après. J'ai à peine ouvert la bouche, j'allais lui dire que je les avais vu deux jours avant, que la harpe m'avait intrigué, mais elle colle son portable à l'oreille. Elle appelle sa mère, et en français lui raconte ses problèmes gynécologiques. Je l'ai fermé.

 

Ecouter Love Boat d'Ernesto Violin, White Chalk de PJ Harvey.


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