La médiathèque André Labarrère de Pau organisait un atelier d'écriture avec Marin Ledun, romancier tourné ver s le noir et le policier. Les participants devaient produire une nouvelle avec les critère suivant:

- 1 environnement professionnel

- 3-4 personnages maxi

- 1 mort

- 24h maxi.


"L'archivage vertical" est donc une nouvelle très BANG!BANG! entre absurde, cynisme et humour grinçant.

 

PS : La société en question ne s'inspire d'aucune société connue, idem pour le "Je".

 

 

Les services administratifs de la compagnie Johnson & Johnson étaient une vaste étendue de bureaux et d'armoires, de cartons et de téléphones. Il y avait un fourmillement ininterrompu de grattes papiers qui allaient et venaient du recouvrement à la comptabilité jusqu'au service des ventes en passant par le contrôle de gestion, transportant bons de commandes et formulaires imbuvables. Personne ne connaissait tout le monde. Tout le monde avait déjà entendu le nom de Monsieur Lescorbut mais peu l'avait vu. Seulement une poignée de courtisans responsables de services et quelques esclaves porteurs de cafés et aiguiseurs de crayons. C'était le directeur financier de Johnson & Johnson, la simple évocation de son nom faisait trembler les mains sur les claviers, comme s'il avait le droit de vie de mort de ses subalternes, n'importe quoi. Il siégeait dans un bureau qui du haut de ses quelques marches dominait notre espace de travail comme jadis le château de Dracula la morne campagne transylvanienne. Il était le comte, nous étions les gueux.

 

Mon bureau était à la comptabilité, j'enregistrais là les factures de nos fournisseurs avec une paresse manifeste, mais personne ne m'avait jamais rien reproché, plus j'étais lent, plus on les payait tard, plus l'argent restait chez nous et ça semblait satisfaire tout le monde chez nous. J'aurais sûrement pu faire quelque chose de plus épanouissant professionnellement parlant mais j'étais très bien là, car ma principale occupation, que dis je, ma grande passion, était l'observation du genre humain dans son milieu naturel, et le personnel du centre administratif de Johnson & Johnson était un sujet d'étude idéal, les cas les plus particuliers y cohabitaient comme les félins et les gnous dans la savane. A la fin de ma carrière, j'aurais de la matière pour plusieurs tomes de mémoires sociologiquement majeures et on se rappellera de moi longtemps après ma mort comme Darwin ou Freud. J'avais obtenu de mon supérieur la garde d'une stagiaire. Elle s'appelait sûrement Chloé ou Emma. Je ne sais plus en quelle classe elle était mais elle devait rendre un rapport sur la communication interne dans les organisations en structure transverse. Ces petites jeunes pensent tout savoir, veulent accéder de suite à des fonctions gratifiante mais j'estime qu'il faut d'abord s'acquitter de tâches plus humbles. Alors en attendant, elle classait mes factures dans des dossiers suspendus par ordre alphabétique parce qu'il était hors de question que je le fasse moi même. En attendant, ce matin là, à l'heure du café de 10h15, elle n'était toujours pas là. J'en avisais mon supérieur qui n'en avait que faire. Si mon chef se fichait que mon archivage soit à jour ou pas, alors moi aussi, j'étais vraiment pas du genre à être plus royaliste que le roi.

 

Après chaque repas du midi, j'aimais trouver un peu de paix aux toilettes. Elles étaient spacieuses, on aurait pu y rentrer deux ou trois bureaux si on respectait la densité folle du centre administratif, à peu près la même que celle du marché de Hong Kong. J'y laissais mes pensées dériver vers des contrées lointaines de longues minutes. Mais ce jour là, en bas de l'escalier qui y mène, je remarquais une flaque de sang qui coulait de l'interstice entre le sol en béton et le bas de la porte du placard à balais. Fichtre ! Voilà ma sérénité mise à mal. D'un réflexe dû à ma curiosité et peut être à un sursaut de bon sens, j'ouvre la porte que j'aurais dû laisser fermée à jamais et voilà Chloé ou Emma qui s'affale sur moi, sa tête en sang glissant le long de ma chemise blanche. « Putain ma chemise ! » que j'ai crié avant de réaliser que c'était pas le plus grave. Le corps de ma stagiaire, dont on m'avait confié la responsabilité gisait à mes pieds alors qu'elle avait arrêté son classement à la lettre M et qu'elle n'avait pas encore commencé son rapport sur la communication interne dans les organisations en structure transverse. Autant vous dire que j'étais bien ennuyé, en plus je n'avais pas participé à la dernière formation de secourisme. Elle avait le visage bien amoché. Je prenais son bras et le laissais retomber. Oui, oui, elle paraissait tout à fait morte. Un accident ? Elle était tombé dans l'escalier ? Elle avait malencontreusement passé la tête dans le destructeur de document cette petite maladroite, puis aveuglée, le visage détruit, elle était tombé dans l'escalier ? Oui, mais alors comment serait elle alors rentrée dans le placard ? Attendez, on l'aurait aidé ? Non … un meurtre ? Non ! Horreur, des pas dans les escaliers. J'attrape Chloé ou Emma sous les bras pour la remettre dans le placard. C'est dans cette position que me trouve Madame Mersault la responsable fiscale. Nos yeux se fixent, les siens ne montrent pas grand chose à par son habituel dédain pour tout être vivant, comme si c'était normal. Les miens devaient aussi implorants qu'incrédules.

 

 

Madame Mersault était une grande dame aux cheveux blancs et courts, elle devait pas être très loin de la retraite. C'était une employée exemplaire qui avait toujours mis un point d'honneur à faire son travail convenablement, c'était un îlot de lucidité dans l'océan de complexité administrative de la compagnie Johnson & Johnson.

 

- C'est pas moi, criais je désormais complètement paniqué, c'est pas moi ! Elle était dans le placard.

- Je me doute, répondit Madame Mersault sur la troisième marche, comme pour rester au dessus de ça. Elle était absolument sereine, et elle me savait incapable de faire du mal à une mouche, et à priori à une stagiaire aussi. Alors je laissais tomber Chloé ou Emma et reprenait un peu de contenance.

- Vous n'avez pas l'air surprise ?

- Non, vous en revoyez souvent des stagiaires qui passent par ici, vous ?

- Non, enfin, c'est normal, ils font leur stage et puis voilà, ils s'en vont. C'est la vie ...

- ... C'est la mort oui ! rigola-t-elle, amusée. Et elle m'expliqua que les stagiaires finissaient rarement leur mission, surtout les jolies petites comme cette Chloé ou Emma. Vous passez vos journées la tête en l'air, mais apparemment vous ne l'avez pas remarqué ? Elle se moquait un méchant sourire en coin. Tout le monde sait ça ici. Elles étaient convoquées chez Lescorbut et on ne les revoyait plus. Un gars de l'entretien lui avait dit un jour qu'il avait retrouvé des ossements derrière l'entrepôt.

 

J'étais soudainement rempli qu'un truc bizarre, elle venait de me dire ça avec un détachement ... Alors tuer des stagiaires, c'est banal ici ? J'en avais vu passer des dizaines, une partie était enterrée ici, et j'étais comme toujours à des kilomètres de là. Chloé ou Emma m'importait comme la dernière réforme comptable ce matin et maintenant quelle était sanguinolente à mes pieds, elle et à travers elle le respect du droit d'exister des stagiaire s'était imposé comme mon nouveau cheval de bataille. J 'étais stupéfié par la connaissance de ces pratiques, vexé d'être le dernier à en avoir connaissance et en colère, surtout en colère.

 

- Alors on fait quoi ?

- On fait rien, et Madame Mersault enjamba le cadavre vers les toilettes des dames.

 

Alors j'ai laissé Chloé ou Emma sur le béton, et je suis remonté. J'ai traversé des services et des services, des dizaines et dizaines de bureaux, bousculé des secrétaires aux bras chargés de dossiers d'un pas décidé que peu ici m'avait déjà vu. Les grattes papiers levaient la tête de leur feuille pour voir passer ce forcené à la chemise souillée de sang de stagiaire. J'avais dépassé depuis longtemps la limite des terres connues, je marchais droit vers le bureau de Lescorbut. Je montais les marches qui menaient au château et poussais sans résistance de quiconque la porte que j'aurais crû gardée par des soldats en armes.

 

- Qui êtes vous ? demanda une voix autoritaire derrière un bureau d'une superficie à peu près égale à celle du Vatican.

- Euh … Je suis de la comptabilité fournisseurs bégayais je, puis, rassemblant mes forces, je veux voir Monsieur Lescorbut !

- Vous l'avez devant vous.

Je suis resté interdit, je n'avais jamais vraiment imaginé à quoi pouvait ressembler le directeur financier de Johnson & Johnson, je le voyais comme l'oeil de Sauron en haut du Mordor, ou au mieux comme Dark Vador s'il devait avoir forme humaine. Et forme humaine il avait. Un homme normal qui plus est, je n'aurais pas d'autres mots pour le qualifier. Il était la normalité, tout un mythe s'écroulait.

- Et bien, qu'est ce que vous voulez, je n'ai pas la journée !

- Qu'est ce que vous avez fait de Chloé ou Emma ? Elle était sous ma responsabilité et elle avait arrêté son classement à la lettre M, hurlais je en tremblant.

- Qui est cette Emma ?

- Ma stagiaire, elle était sous ma responsabilité et elle …

- Oui oui et alors ?

- Et alors je l'ai retrouvé morte en bas aux WC et c'est vous qui l'avez tué !

- Comment ça ? Répondit le directeur en feignant de se froisser, sourire au lèvre, qu'aurais je fait à votre stagiaire ?

- Vous l'avez tué, comme les autres !

- Oh mon brave, asseyez vous. Je m'assis et m'enfonçais de moitié dans un siège moelleux que je crus sans fond.

- Vous y étiez attaché à votre stagiaire ?

- Euh oui, surtout maintenant qu'elle est plus là … répondis je soudain calmé par son air condescedant. Il avait soudain l'air sympathique. Je n'aurais pas été surpris s'il avait posé une assiette de cacahouètes sur le bureau.

- Qu'est ce qu'elle allait faire après son stage cette petite … euh comment vous l'appelez … Chloé ?

- Non Emma … euh .. je sais pas … elle me l'a pas dit …

- Je vais vous exliquer. Elle allait faire une autre année d'étude puis encore une autre et puis elle allait rechercher du travail et pas en trouver parce qu'il y en a nulle part. Et puis en dernier recours, elle allait postuler ici, et vous avez vu tout le monde qu'il y a déjà ici ? Me dit-il la main ouverte vers la plèbe en contre bas, il y a déjà beaucoup trop de monde ici pour pas faire grand chose. Vous voudriez pas que la petite Chloé vous prenne votre place, une jeune petite dynamique comme ça ?

- Non non …

- Alors ?

- D'accord. Mais qu'est que vous lui avez fait ?

- Rien, rien.

Il a levé les yeux en désignant la porte.

- D'accord, merci monsieur.

 

Je me suis levé et je suis reparti à ma place. Il m'avait bien eu le bougre, très fort. Il m'avait parlé comme un père à son gosse qui pleure parce que le poisson rouge flotte sur le dos. Je me suis assis sur ma chaise, j'ai soupiré et j'ai jeté les factures de M à Z à la poubelle. Personne ne les consulte jamais de toute façon.


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