J'avais surmonté bien des épreuves et des tentations, j'avais compris combien la toxicité de ces ronds oranges, de ces carrés violets, ce n'est pas pour rien que la nature a affublé d'une couleur vive tous les corps hautement venimeux qu'elle a créé. Depuis un an, je voyais la liste des junkies sur ma page d'accueil de Facebook, ceux qui allaient toujours plus loin, je les voyais comment ils devaient se sentir forts et comment la chute serait terrible pour eux, ceux qui mendiaient de l'aide, j'imaginais dans quel état de délabrement mental ils devaient être devant leur smartphone. Récemment, dans le métro à Paris, j'ai vu tous ces gens, casque sur les oreilles, casser du sucre mécaniquement, puis relevant la tête avec dégoût quand ils s'étaient vautrés, ils regardaient l'écran de leur voisin et ça finissait de les enfoncer parce qu'il était à un niveau bien supérieur. Tu viens de perdre ton boulot, tu sors d'un entretien où le recruteur s'est foutu de ta gueule, ton meilleur pote lorgne sur ta meuf, ton gosse a besoin de voir un orthophoniste, un dentiste et un psychologue toutes les semaines, et tu as encore besoin de te sentir humilié par un putain de Tetris où t'arrive pas à aligner trois bonbecs, Candy Crush Saga, non !!!

 

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Un morne samedi après midi, j'étais sur le canapé familial et je me disais qu'il était l'heure de faire quelque chose. J'aurais pu choisir mille occupations, mais chose invraisemblable, j'ai téléchargé Candy Crush Saga. La confiserie géante devait m'avoir à l'oeil, elle savait que qu'elle m'aurait tôt ou tard, que je ne résisterai pas éternellement au démon, parce que c'est justement le genre de jeux qui peut me rendre fou. Un moment de faiblesse dans un moment qui ressemblait à n'importe quel autre et me voilà en train d'exploser les bonbons en rythme, les verts avec les verts, les bleus avec les bleus, enfantin. Et quand on en aligne quatre, ça fait un super bonbon bien plus chargé en sucre et quand on le combine aux autres, ça pète des colonnes et des lignes, c'est grandiose, un feu d'artifice de glucides. Cette profusion de couleurs vous dilate la pupille et vous emballe le palpitant, cette cascade de sucrerie semble arrêter le temps autour de vous, mais en fait il l'accélère, parce que quand vous levez la tête, il fait déjà nuit.

 

Et puis arrivent de nouvelles difficultés, il convient de réfléchir un minimum, de capter comment on fait fondre cette gélatine immonde, comment on libère ces pastilles en cage, mais on continue la même mécanique et pour la première fois c'est l'échec, qui se répète, cinq fois. Et là, stupéfaction, on doit attendre une demi heure qu'une nouvelle vie se régénère, le gros coup d'arrêt, brutal. Merde, une demi heure, c'est long, mais c'est trop court pour envisager de faire quelque chose de bien de sa vie. Alors, on tremble, le manque, pire qu'un lundi matin au bureau après trois jours de beuverie. Alors on se dit qu'on pourrait aller prendre l'air, puis que la demi heure doit être écoulée, alors on joue à Candy Crush Saga avec une chaussure à un pied et une pantoufle à l'autre.

 

 

 

Le créateur de ce jeux est l'être le plus vicieux qui soit. Il connait toutes les mécaniques de l'addiction et du manque et joue parfaitement avec. Il doit avoir dans son arbre généalogique le père des bonbons Haribo. Quand on se met au lit et qu'on ferme les yeux, on voit dans le noir, des lignes exploser magnifiquement, ça devrait apaiser, mais au contraire, ça empêche de dormir, et on regrette d'avoir laisser le portable dans le salon. On dit que des diabétiques sont morts avec d'arriver au cinquantième niveau, que des interdits de casinos auraient hypothéqué leur maison pour acheter des bonus ou des vies. Oui, car on peut acheter ce qui nous manque, cinq tours de plus pour péter le dernier dragibus, on était si prêt du but ! Une vie parce qu'on peut absolument pas attendre, que la vie, justement, est trop courte ! Un bonus parce qu'on est trop naze pour se démerder tout seul. C'est pas cher, mais ça doit pouvoir vite se cumuler. Diabolique. J'en suis pas là, pas à quémander sur Facebook non plus. Parce qu'on peut demander des vies à nos amis qui en on plein. Mais j'aime pas demander, c'est humiliant. On commence comme ça, puis on taxe des clopes, et on finit à jouer du djembé dans la rue avec des clous dans les oreilles. Non merci.

 

Et puis je veux pas que les autres voient mon score, je suis pudique. Et puis c'est normal que j'ai pas beaucoup, je viens de commencer alors que vous y jouez depuis un an.

 

Alors certes, Candy Crush Saga aide à lutter contre l'obésité, casser du sucre virtuellement passe l'envie de s'en gaver pour de vrai, c'est prouvé, mais c'est un chronophage vorace, il mange tout temps libre du toxico, tuant ainsi toute créativité et initiative. Alors si ce texte obtient 1000 likes sur Facebook, je désinstalle ce parasite de mon téléphone.


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