Ces voitures là, c'était jadis le fleuron de l'industrie soviétique, on pouvait arpenter la Sibérie des décennies durant à leur volant. Mais il a fallu que celle là tombe en panne ce jour là, les filles étaient bel et bien arrêtées sur le bord de la route et attendaient qu'un mec qui s'y connaitrait un tant soit peu en mécanique veule bien passer par là pour regarder sous le capot. Mais non que des moudjiks en charrette, c'était vraiment le trou du cul de la Russie ici. Et pourtant l'incident n'avait pas entamer leur bonne humeur, elles allaient visiter une amie à la ville, à Smolensk. Il y avait là bas quelques magasins avec des marques occidentales, elles iraient dans des bars où elles pourraient discuter avec des garçons un peu plus intéressant que par chez elles, et pourquoi pas plus si affinitée. Elles attendaient au bord de la route et avaient vu passer de drôles d'huluberlus, toute une fanfare de cordes et des cuivres cabossés, le jeune homme qui chantait les avait pris en photo, il avait l'air d'un doux rêveur, à priori un étranger, pas le genre des paysans du coin. C'était plutôt inattendu comme rencontre, il était dur pour des gens qui avaient grandi ici de comprendre la fascination des étrangers pour la Vieille Russie, le spleen slave et compagnie. L'histoire ici, sur une ligne qui allait de Pétersbourg jusqu'à Odessa au bord de la Mer Noire n'était faite que de massacres, de femmes et d'enfants violés, de maris égorgés, de récoltes brûlées par les rouges ou les blancs, ou tous les envahisseurs successifs, Cosaques, Nazis, Mongols, Ouzbeks, Tatars ou Dieu sait encore qui. Les gens d'ici préféraient rester ignorant du passé et vivre dans l'espoir d'un futur meilleur et si possible loin d'ici. D'ailleurs les filles n'avaient pas du folklore dans l'autoradio, mais une cassette de dance arrivée d'Allemagne.

 

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Le garçon en question était Zach Condon, originaire de Santa Fé au Nouveau Mexique, il avait fait de la musique toute sa vie. Encore au lycée, à l'âge où les mecs de sa classe rêvaient d'être quaterback ou gangsta, il a quitté le désert pour sillonner le Vieux Continent, et il n'en est jamais vraiment revenu. Si le premier album de son groupe s'appelle Gulag Orkestar, il n'est pas vraiment prisonnier de quoi que ce soit, c'est un voyage à travers l'Europe, une collection de cartes postales jaunies. L'influence principale reste slave, tout l'orchestre se met en branle et le voilà, léger, parti sur les routes, ceux là n'ont certainement jamais vu d'horreurs mais il ressort une mélancolie naturelle et viscérale, sûr que Zach Condon est né avec un sourire triste aux lèvres. Sa voix pleine de trémolos transporte, les cuivres soulèvent et emportent vers d'autres cieux. Rien à voir avec les fous furieux qui jouent en courant derrière les vélos chez Kusturica, non ce disque pourrait servir de bande son aux héros des bandes dessinées de Joann Sfar dans l'Odessa d'après guerre, il en émane le même romantisme naïf et le même esprit de Bohême où la vie est belle quoi qu'il arrive.

 

Depuis, tel Zatopec, Beirut a fait beaucoup de kilomètres, ils ont traversé le monde, se sont attachés à la France, à Nantes, aux poubelles de Oberkampf, sans jamais perdre cet esprit là, faisant de petites choses des grands moments. Quant aux filles, aux dernières nouvelles, elles seraient toujours en train d'attendreau bord de la route.

 

 

 

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